Jean Pierre Pastori: Harry Kessler. Le comte rouge. L’ami de Munch, Rodin, Maillol…

Mar 31, 2026 at 18:05 200

Le comte rouge, Harry Kessler (1868-1937), était un homme qui, toute sa vie, s’est dépensé sans compter pour promouvoir l’art et les artistes. Il y a même laissé sa fortune. Dans les pays germanophones, il était connu sous le nom de Harry Graf Kessler, «Graf» étant le mot allemand pour «comte». Son dernier livre, Gesichter und Zeiten (publié en français sous le titre Souvenirs d’un Européen, 1936), a été interdit dans l’Allemagne nazie.

Exactement 77 ans après sa disparition, le 30 novembre 2014, à Berlin, une sobre dalle dont l’épitaphe est ornée du Pégase sera posée en sa mémoire dans le cimetière de l’église Alter St-Matthaeus. A cette occasion, Klaus Wowereit, le bourgmestre régnant de Berlin, saluera «une personnalité qui s’est distinguée de multiples façons dans les domaines de l’art et de la culture, mais aussi dans la promotion de la démocratie et de la paix entre les peuples en Europe et dans le monde». Weimar, sa ville de cœur, lui attribuera une rue et donnera son nom au musée qu’il a dirigé de 1903 à 1906.

Dans un livre richement illustré, la journaliste, écrivain et historien de la danse suisse Jean-Pierre Pastori, qui a présidé le Béjart Ballet Lausanne de 2012 à 2017 et préside désormais la Fondation Alain Daniélou, racconte la vie du comte.

Jean Pierre Pastori: Harry Kessler. Le comte rouge. L’ami de Munch, Rodin, Maillol… in fine éditions d’art, 2026, 160 pages avec 80 illustrations, 20 x 25 cm. EAN/ISBN : 9782382032428. Acceptez les cookies – nous recevons une commission, prix identique – et commandez ce livre chez Amazon.fr.

Harry Kessler est né à Paris le 23 mai 1968. Il est le fils d’Alice Blosse-Lynch (1844-1919), fille d’un officier britannique d’origine irlandaise, qui s’était distingué dans la conquête de la Birmanie, avant d’être promu au commandement de la flotte anglo-indienne à Bombay, et du banquier d’affaires allemand Adolf Wilhelm Kessler (1838-1895), établi à Paris et directeur d’une succursale de la société Auffm-Ordt basée à Hambourg, fondée par son oncle Clement Auffm’Ordt (1813-1877).

Les Kessler, dont un ancêtre a rencontré Luther à Iéna, sont une famille de pasteurs et originaire de Saint-Gall (Suisse), qui a pris racine à Hambourg (Allemagne) au début du 19e siècle, mais qui réside dans la capitale française. Au moment de la guerre franco-prussienne, les esprits sont surchauffés à Paris. En 1870, les Kessler trouvent refuge à Wanstead, au nord-est de Londres (Royaume-Uni). En 1872 suit un séjour en famille à Staten Island, un des boroughs de New York, où la banque pour laquelle travaille Adolf a aussi des intérêts.

Retour en arrière. En 1867, lors de l’exposition universelle à Paris, le roi Guillaume de Prusse rend visite à la famille Kessler. Une amitié solide prend forme. Quelques années plus tard, déjà empereur, Guillaume leur offre d’être le parrain de leur fille Wilhelma, dite «Wilma», née à Londres le 24 août 1877. Et le 5 septembre 1879, l’empereur anoblit Adolf Kessler, «par bons vœux particuliers». Le 11 mai 1881, Adolf est élevé au rang de comte héréditaire par le prince Heinrich XIV de Reuss, selon Jean Pierre Pastori sans doute sur les instances de l’empereur. Et sans passer par l’étape intermédiaire de baron.

De fausses rumeurs circulent. Harry serait le fils illégitime du roi de Prusse, qui devint plus tard empereur. Même l’historien Golo Mann répand ces absurdités.

Avant la guerre et après le retour à Paris, Alice Kessler, tient salon. Ses lundis sont ouverts à un petit cercle d’amis, de diplomates et d’artistes, parmi lesquels Auguste Rodin, Guy de Maupassant, Henrik Ibsen, Sarah Bernhardt et Eleonora Duse. Il lui arrive aussi de donner de grandes soirées. Ferdinand de Lesseps, l’initiateur du canal de Suez, a fait l’éloge d’une de ces fêtes.

Jean Pierre Pastori décrit la proximité des Kessler avec les Bismarck, l’éducation de Harry à Hambourg, Bonn et Leipzig, où il a étudié le droit, ou encore les voyages de Harry, mais ce qui nous intéresse ici, ce sont ses liens avec les artistes, son mécénat et sa collection.

Harry Kessler a été l’ami et/ou le mécène des peintres et sculpteurs Evard Munch, Auguste Rodin, Aristide Maillol, Jacques-Emile Blanche, de l’architecte Henry Van de Velde, des écrivains Julien Green, Hugo von Hofmannsthal, Paul Verlaine et de bien d’autres encore.

Pourtant, son éducation classique ne l’avait pas préparé à la modernité. En 1890, Harry note dans son Journal intime (Tagebuch tenu depuis l’âge de 12 ans jusqu’à sa mort) après sa visite au Salon des indépendants, à Paris: «Je ne pensais pas que de telles orgies de laideur et de telles combinaisons de couleurs qui vous mettent les nerfs à vif fussent possibles en dehors d’un asile de fous. Des arbres violets dans un champ rouge et au-dessus un ciel jaune […].»

Mais, à Berlin comme à Paris, autant que des musées, Harry Kessler devient un visiteur assidu des salons, des ateliers d’artistes et des galeries, comme celles de Bruno et Paul Cassirer, Ambroise Vollard, Bernheim-Jeune et Paul Durand-Ruel.

C’est son ami et ancien directeur chez Krupp (industrie lourde), Eberhard Freiherr (baron) von Bodenhausen, avec lequel il s’est lié à Bonn, qui lui suggère d’aider Edvard Munch en lui achetant quelques gravures (1895). Paradoxalement, Kessler, qui trouve l’œuvre du peintre norvégien «peu sympathique», va finir par lui commander trois portraits: une lithographie (1904) ainsi que deux huiles (1904 et 1906).

Harry Kessler court les ateliers avec Hugo von Tschudi, le directeur de la Nationalgalerie de Berlin, comme avec Bodenhausen, qui préside la revue Pan, créée en 1895 par une coopérative d’écrivains et d’artistes. Lorsqu’en 1899, la faillite guette, Kessler accorde un prêt sans intérêt de 2 000 marks à Pan. Finalement, c’est Paul Cassirer qui, en 1908, reprend le titre de la revue qui est en sommeil depuis 1900, et décide de le relancer sous une forme bimensuelle.

Kessler fréquente aussi La Maison Moderne, galerie que le critique et historien de l’art, éditeur et écrivain Julius Meier-Graefe a ouverte en 1899 au 82, rue des Petits-Champs. Et en 1895 déjà, à Paris, Harry Kessler rend cinq visites à poète maudit Paul Verlaine, qui meurt le 8 janvier 1896, à l’âge de 51 ans, d’une pneumonie aiguë; Jean Pierre Pastori ne mentionne pas que Verlaine souffrait également de syphilis, d’ulcères, etc.

A fréquenter artistes et marchands, Harry Kessler multiplie les achats. La Marchande de pommes d’Auguste Renoir (cette toile ornait le salon de Kessler à Weimar, il se trouve aujourd’hui au Cleveland Museum of Art), acquise le 12 juin 1896 chez Durand-Ruel, et Les Poseuses de Georges Seurat, le 30 décembre 1897 chez Ambroise Vollard, inaugurent une collection qui finira par compter 150 œuvres.

On y trouvait également Nature morte, assiette et fruits de Paul Cezanne (1902), Manao Tupapau de Paul Gauguin (1903), Maternité à la pomme de Maurice Denis (1904), Etude de tête pour le monument Balzac d’Auguste Rodin (1905), Le Lesteur d’Henri-Edmond Cross (1907), Baigneuse debout d’Aristide Maillol (1908).

Un grand oubli de Jean Pierre Pastori, c’est qu’il ne mentionne pas Renée Sintenis. L’exposition La grandeur et la grâce. Maillol et Sintenis à Winterthour avait montré les deux artistes ensemble. Ce qui les unissait, à part le respect mutuel et des projets apparentés, c’était leur mécène commun – Harry Graf Kessler!

Par contre, l’auteur mentionne que Kessler se sépare de son Portrait du docteur Gachet (1re version) de Vincent van Gogh en 1911. En 1990, la toile a été vendu chez Christie’s pour $82,5 millions, un prix record à l’époque. Jean Pierre Pastori mentionne la somme de $148 millions. Il s’agit peut-être du prix ajusté en fonction de l’inflation, exprimé en dollars d’aujourd’hui.

Le 16 mai 1908, Kessler avait revendu Les Pins sur la plage du peintre pointilliste Henri-Edmond Cross, Rome vue prise des jardins Farnèse de Maurice Denis et Le Vieux Port. La Tour Saint-Jean, Marseille de Paul Signac pour acheter Les Courses à Longchamp de Pierre Bonnard.

A l’instar d’Eberhard von Bodenhausen et de Julius Meier-Graefe, Kessler est très attaché aux néo-impressionnistes et aux nabis. Les nouvelles vagues – fauves et cubistes – ne le touchent guère. Et encore moins les expressionnistes qu’il connaît bien. En revanche, selon Jean Pierre Pastori probablement pour des motifs politiques, Kessler aura une certaine proximité avec George Grosz.

Jusqu’en 1898, Harry Kessler n’est guère sorti de son statut privilégié de jeune gentleman fortuné, collectionneur d’art. Tout change dès lors que, ne se contentant plus de «flâner», il assume de véritables responsabilités. Fin octobre 1898, il organise une exposition de néo-impressionnistes français, belges et néerlandais à la galerie Keller & Reiner, sur la Potsdamerstrasse, à Berlin.

En 1902 encore, Harry Kessler ne renonce pas à l’ambition d’une carrière diplomatique qui conforterait son statut social. Mais il n’obient pas de poste et en a assez d’attendre.

Le 30 octobre 1897, venu visiter à Bruxelles l’exposition congolaise, Harry Kessler en profite pour découvrir le Bloemenwerf, la maison que l’architecte belge Henry Van de Velde (1863-1957) s’est construite à Uccle, aux portes de la capitale. Figure majeure de l’art nouveau, mais aussi disciple de Seurat, Van de Velde abandonne la peinture pour dessiner chandeliers, lampes, couverts de table, service à thé ou à café, mobilier et même agencement complet d’un appartement.

Kessler comme Bodenhausen et Meier-Graefe sont convaincus que l’Allemagne peut tenir lieu de terre promise pour Van de Velde. Ils vont le présenter à toutes les personnalités qui pourront lui être utiles. Meier-Graefe écrit des articles sur son œuvre dans The Studio et dans Zeitschrift für Bücherfreunde. Il lui confie au surplus l’aménagement de sa Maison moderne, à Paris.

Le 21 décembre 1901, l’architecte belge est engagé comme «conseiller artistique pour l’industrie et l’artisanat d’art» à Weimar. Une nomination qui doit un peu à Elisabeth Förster-Nietzsche et beaucoup à Kessler qui s’est démultiplié – jusqu’à négocier le salaire – auprès de la grande-duchesse, du ministre d’État Rothe et du grand-maréchal de la Cour Palézieux.

Pendant quatre ans à Weimar, Kessler lui-même œuvre en faveur de la liberté de l’art. A partir de 1903, en tant que président du nouveau musée grand-ducal, charge honorifique (et bénévole), il organise des expositions au sujet de Max Klinger, Pierre Bonnard, Henri-Edmond Cross, Maurice Denis, Maximilien Luce, Théo Van Rysselberghe, Curt Hermann et Paul Baum. En complément, des conférences au sujet de Rainer Maria Rilke (pendant un temps secrétaire de Rodin, que Kessler connaissait bien), Richard Dehmel, Gerhart Hauptmann, Hugo von Hofmannsthal sont programmées.

En 1904, grace à Durand-Ruel, il montre quatre Cezanne, quatre Manet, cinq Monet et dix Renoir. Et il offre une visibilité accrue aux Hans Olde, Max Liebermann, Theodor Hagen, Wilhelm Trübner, Wilhelm Leibl, Ludwig von Hofmann, Emil Nolde, Lovis Corinth, Vassily Kandinsky. Il obtient aussi les moyens nécessaires à différentes acquisitions auprès de mécènes, au premier rang desquels l’écrivain et collectionneur Alfred Walter von Heymel, fondateur des éditions Insel et ami proche de Van de Velde. Les 50000 marks que Heymel alloue à Kessler lui permettent d’enrichir le musée grand-ducal d’une Cathédrale de Rouen de Claude Monet, de L’Heure embrasée de Théo Van Rysselberghe et de Jeunes hommes sur la plage de Max Beckmann.

La Ligue des artistes allemands (Deutscher Künstlerbund) est une association nationale allemande, fondée le 16 novembre 1903, par des artistes allemands désirant défendre la liberté de création artistique et promouvoir les jeunes artistes, et tout cela sous l’impulsion de Harry Kessler.

Celui-ci ne se limite pas à la peinture et à la sculpture. Il accorde une vive attention à l’artisanat d’art que les grandes institutions allemandes ignorent habituellement. En 1905, le musée de la Karlsplatz (aujourd’hui Goetheplatz) accueille différentes créations provenant de l’industrie et des arts appliqués weimariens. Trois mois plus tôt, une exposition regroupait objets et mobilier de Van de Velde, ainsi que les 335 pièces d’argenterie que le Belge avait réalisées pour le mariage du grand-duc en 1903.

C’est sa deuxième exposition Auguste Rodin qui lui est fatale. En janvier 1906, Kessler expose 14 dessins aquarellés, des nus féminins, dont l’un est pourvu d’une dédicace: «À Son Altesse Royale le grand-duc de Saxe-Weimar.» Sous le fallacieux prétexte que ces œuvres sont pornographiques et la dédicace offensante, le peintre académique berlinois Hermann Behmer s’en prend à Kessler et à sa politique dans le courrier des lecteurs du journal le plus lu de Weimar, Deutschland. L’ambassadeur prussien à Weimar partage cet avis et envoie un rapport à l’empereur Guillaume II. Le scandale mène, le 3 juillet 1906, à la démission de Kessler.

Harry Kessler ne va pas pourtant quitter Weimar. Il y dispose d’une belle villa à la Cranachstrasse, dont la construction était en voie d’achèvement lorsqu’il s’y est intéressé, et qu’il a fini par acheter. Comme pour son appartement berlinois de la Köthenerstrasse, il a fait appel à Henry Van de Velde pour son aménagement. Le livre contient quelques photos de l’époque.

En tant que patriote conservateur, il a servi pendant la Première Guerre mondiale. En 1916, après son transfert près de Verdun, son regard s’affûte: «La guerre est vraiment une chose ignoble, non seulement cruelle et absurde lorsqu’elle se prolonge ainsi sans but, mais surtout ignoble parce qu’elle s’acharne contre des enfants et des femmes pauvres et sans défense.» Il devient le «comte rouge» et participe en 1920 au 9e Congrès des pacifistes allemands, à Braunschweig. Il a essayé de faire de la diplomatie et de la politique.

Il a écrit de nombreux articles, une biographie du ministre des Affaires étrangères Walther Rathenau, publié un premier tome de ses mémoires (interdits de publication en Allemagne en 1935), et tenu un journal intime depuis l’âge de 12 ans jusqu’à sa mort.

Ce ne sont que quelques éléments d’une biographie riche en rencontres et amitiés. Harry Kessler connaissait également Claude Monet, Vincent van Gogh, Coco Chanel, Isadora Duncan, Josephine Baker, Albert Einstein, avec qui il avait participé à un congrès pacifiste, et bien d’autres personnages encore.

Selon Jean Pierre Pastori, le comte sublimera son homosexualité au point d’en faire un mode de vie spirituelle. Exilé après la montée en puissance des Nazis, Harry Kessler décède le 30 novembre 1937 dans la clinique Jeanne d’Arc des Sœurs de Marie, à Lyon. Sa sœur Wilma est à son chevet.

Jean Pierre Pastori: Harry Kessler. Le comte rouge. L’ami de Munch, Rodin, Maillol… in fine éditions d’art, 2026, 160 pages avec 80 illustrations, 20 x 25 cm. EAN/ISBN : 9782382032428. Acceptez les cookies – nous recevons une commission, prix identique – et commandez ce livre chez Amazon.fr.

Pour faciliter la lecture, les citations et citations partielles tirées du livre Harry Kessler. Le comte rouge. L’ami de Munch, Rodin, Maillol… ne se trouvent pas entre guillemets.

Critique de livre ajouté le 28 mars 2026 à 18h05, Paris.